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Ouvrages bibliographiques

Auteur: Joseph-Claude POULIN (2015)

Une légende urbaine veut que la recherche bibliographique en histoire se réduise à un simple exercice technique, une question de plomberie en quelque sorte. C’est au contraire une opération qui repose sur une réflexion historienne préalable et sur la construction réfléchie d’un réseau de référents privilégiés pour accéder à une meilleure connaissance du passé. Déjà à l’âge de l’imprimé dominant, le maniement des outils bibliographiques requérait de l’enquêteur des idées claires sur l’objet et l’objectif de sa recherche; c’est encore plus vrai devant les bases de données et autres ressources en ligne, qui resteront muettes ou sous-performantes si on ne sait pas les interroger adéquatement.

Pour alimenter une recherche documentaire sur un sujet d’histoire, il faut arriver à tirer le meilleur parti possible de ce qui s’est écrit auparavant sur la question à traiter. Cette tâche est déjà facilitée par la démarche initiale de définition du sujet et d’identification d’un angle d’approche; mais comment tamiser la masse énorme de ce qui s’est écrit sur le terrain choisi, sans être submergé par la déferlante de ce qui continue à paraître ? Les indications bibliographiques glanées dans les encyclopédies et les manuels au cours des lectures préparatoires rendent déjà des services; les outils bibliographiques, d’abord imprimés et maintenant surtout informatisés, offrent des solutions supplémentaires, à condition de savoir les utiliser de façon méthodique. Chacune des bases de données bibliographiques les plus importantes en histoire emmagasine des références par MILLIONS; il faut vraiment avoir appris à travailler pour affronter cet Everest historiographique.

Pour en savoir plus
  • Catel, Amaury et Sophie Cinquin. « Une bibliographie : Pourquoi ? Comment ?», dans : Devenir historien-ne. Méthodologie de la recherche et historiographie en master Histoire (25 et 27 octobre 2011), en deux parties : http://devhist.hypotheses.org/640 et 721.
  • Howard-Hill, T. H. « Why Bibliography Matters », A Companion to the History of the Book (dir. Simon ELIOT et Jonathan ROSE). Malden (MA) / Oxford, Wiley-Blackwell, 2009, p. 9-20.
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L’exposé qui suit répondra aux trois questions suivantes et est découpé en autant de sections :


1) Pourquoi un temps de formation à la recherche bibliographique?

Deux motifs principaux justifient un investissement en formation à la recherche bibliographique en histoire; le premier s’est imposé dès que les bibliographies historiques imprimées ont commencé à exister, le second est dicté par les transformations engendrées par les bibliographies numériques.

a) Jusqu’où remonter dans le temps ?

La durée de vie utile des publications des historiens est beaucoup plus longue que dans les sciences dites exactes; la date de parution n’est qu’un facteur parmi d’autres à prendre en compte afin d’évaluer l’utilité d’une étude pour une opération de recherche documentaire. Un préjugé favorable – à vérifier – accompagne habituellement les travaux récents; mais la sélection de produits plus anciens n’est pas à écarter a priori, car un bon travail jamais remplacé demeure utile, quel que soit son âge. D’où la nécessité de mobiliser des bibliographies rétrospectives, de manière à renouer les fils d’une conversation engagée depuis (parfois) longtemps. Nos prédécesseurs historiens ont dit des choses qui méritent encore d’être entendues; grâce à l’imprimé, leur voix porte loin.

b) L’électrochoc du numérique

Le développement récent (à l’échelle historique) des ressources numériques a modifié profondément le secteur de l’édition des bibliographies historiques – et partant les conditions de travail des historiens. Cette mutation a produit des effets imprévisibles, parfois surprenants; mais il était clair même avant le début du Web, à l’ère des premiers catalogues de bibliothèques disponibles sur Internet, que la formation à la recherche bibliographique adaptée au monde numérique et en ligne devait faire partie de la formation de base des historiens. Apprivoiser l’utilisation raisonnée des ressources bibliographiques numériques, et notamment des bases de données bibliographiques, fait donc partie des objectifs de H-H.

Pour en savoir plus
  • Rogeret, Agnès, « Les bibliographies d’histoire en mutation », dans : Bulletin des bibliothèques de France, 51 :2 (2006), p. 87-88 (http://bbf.enssib.fr ).
  • Cornelissen, Christoph, « Challenges for Historical Bibliographies in our Time ». Third Conference on European Historical Bibliographies (La Haye, 2009), 7 pages (http://www.histbib.eu/Conferences .)
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2) Que sont les instruments bibliographiques pour historiens?

Il existe quatre catégories traditionnelles d’outils bibliographiques :

  1. les guides bibliographiques : ils dressent un bilan raisonné, et parfois critique, de la production savante relative à un domaine particulier. Par définition, ils sont très sélectifs; mais ils rendent le service de hiérarchiser la production accumulée, pour guider le lecteur vers les meilleurs travaux. Ils sont rétrospectifs par nature : leur utilité s’arrête à la date de leur parution. Pour faire un bilan des années suivantes, il faut attendre une nouvelle édition ou une mise à jour, ou recourir à d’autres instruments.
  2. les bibliographies rétrospectives : c’est la récapitulation bibliographique avec un rétroviseur. Elles ratissent la production passée plus largement que les guides bibliographiques, mais sans chercher à la juger; il revient au lecteur de s’y frayer un chemin selon ses critères personnels. Elles ressemblent donc aux guides bibliographiques par leur caractère récapitulatif, mais s’en distinguent par l’absence de sélection et d’évaluation.
  3. les bibliographies courantes : c’est la bibliographie en courant après l’actualité. Elles cherchent habituellement à être les plus complètes possible et rendent le service de tenir le lecteur informé de l’état le plus récent de la conversation savante. L’accumulation des livraisons successives – souvent annuelles – des bibliographies courantes finit par leur donner aussi une valeur rétrospective.
  4. les essais historiographiques : c’est-à-dire des bilans critiques de publications récentes dans un domaine ou sur un sujet donné, afin d’évaluer leur apport au développement récent des connaissances et interprétations. En mode imprimé, on les trouve généralement sous forme d’articles de revues (et parfois dans des thèses d’histoire). En mode informatisé, on les trouve dans une revue spécialisée dans ce genre bilan (« surveys of recent historiography ») comme History Compass (http://onlinelibrary.wiley.com), ou dans une bibliothèque numérique comme Oxford Bibliographies Online (http://www.oxfordbibliographies.com).

Les trois premières de ces familles d’instruments bibliographiques furent élaborées et pratiquées à l’âge de l’imprimé; elles ont par la suite franchi le seuil du numérique avec un sort inégal. La pratique des guides bibliographiques est en perte de vitesse, tandis que les bases de données fusionnent les services rendus par les bibliographies rétrospectives et courantes; à la rétro-numérisation des bibliographies passées s’ajoute en effet une mise à jour des bibliographies courantes à des intervalles beaucoup plus rapprochés que ne le permettait l’imprimé.

Ceci dit, chaque instrument bibliographique possède une personnalité propre, en fonction de parti-pris qu’il lui revient de définir; il est possible de reconnaître une dizaine de manières de qualifier les bibliographies d’histoire, d’après leur mode d’organisation et de fonctionnement :

  1. selon le degré de spécialisation : générales ou universelles, disciplinaires ou pluridisciplinaires, spéciales ou thématiques.
  2. selon le degré d’exhaustivité : complètes ou sélectives (d’après des critères définis).
  3. selon le type de documents recensés : monographies, contributions à des ouvrages collectifs, articles de revues, comptes rendus, thèses et mémoires, instruments de travail, atlas, éditions ou traductions de sources, recueils de documents, documents audio-visuels (films, vidéos), ressources informatisées (sites Web, autres ressources numériques).
  4. selon l’extension géographique des lieux de publication des travaux répertoriés.
  5. selon la couverture chronologique des dates de parution des études recensées.
  6. selon l’extension géographique des zones concernées par le contenu des publications énumérées.
  7. selon la couverture chronologique des périodes historiques concernées.
  8. selon l’extension linguistique des travaux inventoriés : unilingues, plurilingues ou polyglottes.
  9. selon le mode de présentation du contenu : signalétiques, annotées, avec abstract, raisonnées, analytiques ou critiques.
  10. selon le mode de publication : imprimé autonome ponctuel ou périodique, crypto-bibliographie (incorporée dans une autre publication qui ne s’annonce pas comme une bibliographie), base de données (habituellement disponible en ligne), livre électronique.

Avant d’utiliser un instrument bibliographique, de quelque type qu’il soit, on aura soin d’identifier correctement son profil spécifique; on pourra ainsi mieux cibler les requêtes et s’éviter d’y chercher des données qui ne peuvent pas s’y trouver.


3) Comment les mettre en oeuvre?

L’idée – apparemment séduisante – selon laquelle il devrait suffire de consulter LA bonne bibliographie existante pour effectuer correctement une enquête bibliographique sur un sujet d’histoire a besoin d’être soumise à la critique. La réfutation de cette hypothèse tient en cinq mots : « LA meilleure bibliographie n’existe pas ». Il suffit de se demander « la meilleure par rapport à quoi ? » pour s’en convaincre. La « meilleure » des bibliographies ne pourra jamais satisfaire à elle seule tous les besoins et toutes les curiosités des historiens d’aujourd’hui et de demain. Comment faut-il donc s’y prendre, une fois qu’on sait ce qu’on cherche ? Deux points de méthode sont à respecter :

  • Dans une démarche à caractère scientifique (et non pas impressionniste ou de vulgarisation), il est toujours recommandable d’utiliser une pluralité d’outils bibliographiques pour rejoindre et documenter un objet d’étude; en histoire du moins, c’est la combinaison de moyens variés qui est par principe la marche à suivre. Apprendre à travailler dans un cadre scientifique, au niveau universitaire, c’est donc apprendre l’existence et le maniement d’une variété d’instruments de travail, à mettre en œuvre conjointement de façon raisonnée.
  • Les meilleurs instruments bibliographiques de grande envergure ne peuvent pas accorder une attention égale à toutes les circonstances de lieu, de temps, de thématique ou d’approche en histoire universelle. Après avoir exploité les bibliographies générales les plus renommées, l’enquêteur méthodique doit encore consulter des bibliographies moins ambitieuses, mais qui possèdent des qualités particulières plus proches du cœur de la cible; elles méritent le détour pour compléter et équilibrer le montage d’un programme de lecture bien centré sur une question donnée, dans l’approche choisie.
Truc du métier relativement aux bibliographiques courantes (imprimées ou numériques)

Même les plus richement garnis de ces instruments bibliographiques s?imposent une limite à ne pas franchir dans leur inventaire, pour des raisons d’ordre pratique : sauf exception, ils ne recensent pas un à un les articles parus dans les dictionnaires scientifiques et les encyclopédies spécialisées en histoire. Les articles publiés dans ces instruments sont pourtant bien de niveau universitaire et signés par des professionnels; mais leur nombre est tellement élevé dans chaque livraison (facilement plusieurs centaines d’articles par volume !), que leur incorporation dans les bibliographies courantes les gonflerait au-delà du raisonnable.

Leçon à tirer de cette situation : puisqu’on ne peut pas compter sur les bibliographiques courantes pour s’informer sur l’existence de ces articles, pourtant adaptés à une recherche de bon niveau, il faut pousser soi-même l’enquête dans de tels dictionnaires et encyclopédies.

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Toutes ces démarches visent à planifier à distance le travail en bibliothèque,

  • tant en préparant le lecteur à utiliser judicieusement en bibliothèque les bibliographies imprimées les mieux adaptées à ses besoins
  • qu’en lui fournissant à distance, par des ressources numériques, une partie des références à des publications susceptibles de documenter adéquatement l’enquête en cours, dans l’orientation choisie.

Puisqu’il faut tôt ou tard aller travailler en bibliothèque, H-H permet ainsi d’organiser le travail de façon méthodique, en profitant autant que possible des nouvelles technologies de l’information, aussi indispensables que les savoir-faire traditionnels.